En Guyane, un journaliste et la directrice d’un site d’investigation en garde à vue : une dérive inquiétante
Frédéric Farine, journaliste pour le site d’investigation “Guyaweb”, en Guyane, et Katia Leï-Sam, directrice de publication de ce média, sont convoqués ce mercredi 17 juin, à 8h30, à la section de recherches de la gendarmerie, à Cayenne, où ils devraient être placés en garde à vue. Le motif : “divulgation d’information personnelle permettant d’identifier ou de localiser une personne dépositaire de l’autorité publique et exposant à un risque direct d’atteinte à la personne et aux biens”.
La justice vise un article de Frédéric Farine publié le 26 mars 2024 sur l’exfiltration vers l'hexagone d’un substitut du procureur ayant fait l’objet de menaces d’une faction criminelle brésilienne. Ce magistrat était chargé notamment de la lutte contre la criminalité organisée.
Il est reproché au journaliste de l’avoir mis en danger en publiant son nom et sa photo.
Or, l’article a été mis en ligne plusieurs semaines après le départ de Guyane de ce fonctionnaire. Par ailleurs, s’il y a eu des menaces à son encontre, le gang concerné avait donc déjà son nom. Enfin, les données personnelles de ce magistrat (nom, fonction, photo) étaient facilement accessibles sur le web : il a été auditionné fin 2023 par une commission d’enquête du Sénat sur le narcotrafic. La vidéo est toujours en ligne, tout comme la décision de l’affecter dans un tribunal de la région parisienne, publiée au Journal Officiel.
Dans trois articles écrits sur cette “exfiltration”, de mars 2024 à janvier 2025, Guyaweb pose des questions de fond sur la protection des magistrats en Guyane, un sujet relevant de l’intérêt général, d’autant qu’une juge d’instruction de Cayenne avait elle aussi été menacée auparavant par un criminel.
Le Syndicat National des Journalistes (SNJ), alerte une fois de plus sur cette dérive inquiétante de l’autorité judiciaire : plutôt que de répondre aux questions d’un journaliste sur un sujet sensible, on le place en garde à vue deux ans plus tard avec sa directrice de publication, pour des motifs qui semblent relever d’une procédure “bâillon”. Le SNJ dénonce aussi la mise à l’écart de Guyaweb de l’information judiciaire : il y a deux ans et demi, ce média a été retiré sans explication de la liste d’envoi des rôles des audiences de la cour d’appel de Cayenne, et a été “oublié” lors de la reprise de l’envoi des rôles du Tribunal Judiciaire.
Le SNJ apporte son soutien à Frédéric Farine et Katia Leï-Sam et déplore cette nouvelle procédure visant des professionnels de l’information et leurs révélations. En France, ces dernières années, de trop nombreux journalistes (dont la reporter Ariane Lavrilleux en 2023 dans le cadre des « Egypt Papers ») ont été placés en garde en vue à la suite d’enquêtes. Ces pressions judiciaires sont extrêmement préoccupantes.
Le SNJ exige la fin de ces procédures qui s’apparentent à de l’intimidation, et rappelle une nouvelle fois qu’informer n’est pas un délit.

